Précarité alimentaire en Lot-et-Garonne : état des lieux
Un département qui nourrit la France, mais où un habitant sur six vit sous le seuil de pauvreté : enquête sur une précarité alimentaire longtemps restée invisible.
Précarité alimentaire en Lot-et-Garonne : état des lieux
Le Lot-et-Garonne produit des prunes d'Ente qui partent dans le monde entier, des tomates de Marmande qui font référence en grande distribution, des fraises et des noisettes qui garnissent les étals des supermarchés parisiens. C'est l'un des quatre départements français dont la valeur de production fruitière et maraîchère est la plus importante. Et pourtant : 17 % de ses habitants vivent sous le seuil de pauvreté monétaire, le deuxième taux le plus élevé de Nouvelle-Aquitaine. Dans certaines intercommunalités du nord — Pays de Duras, Lot-et-Tolzac — ce taux monte à 21,5 %. Ce paradoxe n'est pas une anomalie : c'est la structure même du territoire. Comprendre la précarité alimentaire en Lot-et-Garonne, c'est d'abord comprendre ce paradoxe.
Qu'est-ce que la précarité alimentaire ? Sortir des idées reçues
Le premier piège est de confondre précarité alimentaire et faim. La faim — l'insuffisance quantitative absolue — n'est qu'une extrémité d'un spectre bien plus large. Le Conseil national de l'alimentation l'a rappelé avec force : il n'existe pas en France de définition officielle consensuelle de la précarité alimentaire. Ce qui fait référence, c'est la notion d'accès, héritée du Sommet mondial de l'alimentation de Rome (1996) : avoir accès à une alimentation suffisante, saine et choisie suppose trois conditions cumulatives — un accès économique (pouvoir payer), un accès physique (pouvoir atteindre l'offre) et un accès social (disposer de l'information, du lien, de la légitimité pour y prétendre). L'article L266-1 du Code de l'action sociale et des familles reprend cette logique en définissant la lutte contre la précarité alimentaire comme un enjeu d'accès et non de secours.
Second piège : réduire la question à l'aide alimentaire. Selon les données de l'INSEE et plusieurs travaux associatifs, environ une personne en situation de précarité alimentaire sur deux ne recourt pas aux aides disponibles. Les freins sont multiples : la honte, la méconnaissance des dispositifs, le sentiment de ne pas « mériter » ce qui est perçu comme une aide de dernier recours. L'aide alimentaire n'est pas le miroir de la précarité alimentaire : elle n'en est que la partie visible.
La France en chiffres : une dégradation accélérée depuis 2021
Les travaux du CRÉDOC — notamment dans le cadre du projet ANR A-MAP, en collaboration avec l'INRAE et l'université de Bordeaux — dressent un tableau préoccupant. Avant 2021, les indicateurs de précarité alimentaire étaient relativement stables. La période 2021-2023 a marqué une rupture nette.
En avril 2023, 10 % des ménages français déclaraient se trouver en situation d'insuffisance alimentaire quantitative — ne pas toujours avoir assez à manger.
51 % déclaraient avoir accès à suffisamment de nourriture, mais pas toujours aux aliments souhaités — contre 42 % deux ans auparavant. Ce glissement, qui peut sembler anodin, traduit une réalité massive : des millions de personnes mangent ce qu'elles peuvent, non ce qu'elles choisiraient.
Au sommet du spectre, lors des pics d'inflation fin 2022, 16 % des Français déclaraient ne pas toujours manger à leur faim — soit un sur six.
Le déclencheur est connu : l'inflation alimentaire a atteint 14 % pour les produits alimentaires en janvier 2023, selon le CRÉDOC. Sur l'ensemble de l'année 2023, l'association Familles Rurales évalue la hausse cumulée à +11,9 % par rapport à 2022, qui était déjà une année record. En cumulé sur deux ans, les prix de l'alimentation ont progressé de plus de 20 %. Pour une famille de deux adultes et deux enfants, le budget alimentaire minimal pour manger sainement est passé de 477 euros à 539 euros mensuels entre 2022 et 2023, selon Familles Rurales. Ce n'est pas une nuance : c'est la différence entre équilibrer un budget ou ne pas y parvenir.
Côté aide alimentaire, les chiffres sont éloquents. Les Banques Alimentaires ont enregistré une hausse de 9 % du nombre de bénéficiaires en 2023, avec près de 2,5 millions de personnes aidées. Les Restos du Cœur ont pour leur part accueilli 1,3 million de personnes lors de la campagne 2023-2024, distribuant 163 millions de repas. Parmi les bénéficiaires, 39 % sont des mineurs.
La Nouvelle-Aquitaine : une région traversée par une fracture discrète
En Nouvelle-Aquitaine, environ 230 000 personnes font appel aux dispositifs d'aide alimentaire institutionnels, sur une population de 6,1 millions d'habitants. La région n'est pas épargnée par les dynamiques nationales, et les acteurs de terrain y ont développé une réflexion propre sur les spécificités rurales et péri-urbaines de la précarité alimentaire — une réflexion portée notamment par des réseaux comme le Pôle de ressources Qualité nutritionnelle en Nouvelle-Aquitaine (PQN-A).
En 2023, l'État a financé plusieurs dizaines de projets dans la région dans le cadre du programme national « Mieux manger pour tous », visant à améliorer la qualité et la durabilité de l'aide alimentaire. C'est un signal d'engagement ; c'est aussi la mesure de l'ampleur du besoin.
Le paradoxe lot-et-garonnais : nourrir la France sans pouvoir bien se nourrir
Revenons au territoire. Le Lot-et-Garonne, c'est environ 335 000 habitants, un département agricole par excellence. L'agriculture y représente 6,4 % de l'emploi — deux points au-dessus de la moyenne régionale. La filière fruits et légumes à elle seule emploie plusieurs milliers de personnes dans la transformation agro-alimentaire. Les pruneaux d'Agen représentent l'essentiel de la production régionale de prunes séchées ; les tomates de Marmande, une part majeure de la production maraîchère régionale. Le département compte environ 13 % de surfaces agricoles en agriculture biologique — un taux remarquable.
Mais le revenu médian disponible se situe nettement en dessous de la médiane régionale. Le taux de pauvreté atteint 17 %, avec des poches géographiques encore plus fragilisées : Pays de Duras (jusqu'à 21,5 %), nord du Grand Villeneuvois. Les enfants sont les plus exposés : leur taux de pauvreté avoisine 27 %. Plus d'un enfant sur quatre, dans un département fruitier, vit dans un foyer sous le seuil de pauvreté.
Comment expliquer ce paradoxe ? Les analyses de l'INSEE Nouvelle-Aquitaine éclairent la structure : les cultures spécialisées — arboriculture, maraîchage, viticulture — sont très demandeuses de main-d'œuvre temporaire. Elles créent de l'emploi, mais un emploi majoritairement saisonnier, peu qualifié, faiblement rémunéré, à forte rotation. Un « couloir de pauvreté » a même été identifié par les chercheurs, reliant le Médoc à Agen en passant par Marmande et Villeneuve-sur-Lot : dans ces zones, les exploitants agricoles sont minoritaires face à une masse de salariés agricoles relativement jeunes, peu qualifiés, souvent isolés.
Les visages de la précarité alimentaire locale
La précarité alimentaire en Lot-et-Garonne a plusieurs visages, que les chiffres ne suffisent pas à rendre. En voici quelques-uns — non des portraits nominatifs, mais des profils structurels que les données nationales et locales permettent de dessiner.
Le travailleur saisonnier agricole. Il récolte les prunes, les tomates, les fraises. Il travaille dur dans les vergers du Lot-et-Garonne. Son contrat dure quelques semaines. Son salaire, soumis aux aléas des récoltes, suffit rarement à constituer une épargne. Il est souvent logé par l'employeur dans des conditions précaires, loin des supermarchés, sans véhicule personnel. Il n'a ni la mobilité ni le budget pour accéder à une alimentation diversifiée. Paradoxalement, celui qui nourrit les autres est souvent l'un des plus exposés à la précarité alimentaire.
La famille monoparentale. Les ménages les plus fragiles sont souvent des familles monoparentales en location, dans des petites villes ou des bourgs ruraux. Ces ménages cumulent : loyer élevé par rapport au revenu, éloignement des grandes surfaces, absence de second salaire pour amortir les chocs. Ce sont eux qui, statistiquement, réduisent en premier leur diversité alimentaire quand les fins de mois se resserrent.
Le retraité agricole. La retraite des anciens agriculteurs non-salariés compte parmi les plus faibles du pays ; pour les conjoints collaborateurs ou aides familiaux — souvent des femmes — les montants sont encore inférieurs. Dans un département où une part importante des revenus provient des pensions et retraites, la faiblesse structurelle des pensions agricoles pèse lourdement sur les capacités alimentaires d'une fraction de la population âgée. Des personnes qui ont consacré leur vie à produire les aliments du pays se retrouvent à devoir arbitrer entre se chauffer et se nourrir.
Le jeune rural sans permis. À 20 ans, sans voiture, dans un village du Lot-et-Garonne à quinze kilomètres du supermarché le plus proche, la liberté alimentaire est une notion abstraite. On mange ce qu'on peut acheter au commerce local ou ce que la famille apporte. Les transports en commun ruraux sont rares et peu adaptés aux horaires du travail ou de la vie étudiante. Ce profil, peu visible dans les statistiques de l'aide alimentaire, est pourtant l'une des incarnations les plus claires de la précarité d'accès physique.
L'accès physique : le grand angle mort des politiques alimentaires rurales
Le débat national sur la précarité alimentaire se focalise souvent sur le pouvoir d'achat — l'accès économique. C'est légitime. Mais en milieu rural, l'accès physique constitue un verrou tout aussi puissant, et moins discuté.
Le concept de « désert alimentaire » — emprunté à la géographie anglo-saxonne — ne se transpose pas directement à la réalité française, comme le souligne la revue Géoconfluences : le problème n'est pas toujours l'absence totale d'offre, mais la distance, le coût de déplacement, et l'inadéquation de l'offre disponible. Des géographes préfèrent parler de zones où l'offre existe mais reste inaccessible pour ceux qui n'ont ni voiture, ni temps, ni argent pour y accéder.
En Lot-et-Garonne, territoire à dominante rurale et semi-rurale, cette question est centrale. Les bourgs-centres comme Nérac, Tonneins, Fumel structurent l'accès aux commerces alimentaires pour des dizaines de villages périphériques. Mais pour une personne âgée sans véhicule, une mère de famille sans permis, un saisonnier sans mobilité personnelle, la distance de quelques kilomètres représente une barrière réelle. L'épicerie du village — quand elle existe encore — joue plus un rôle de dépannage social que de source d'approvisionnement principale. Les marchés hebdomadaires, qui pourraient constituer une alternative, supposent d'être disponible le bon jour, à la bonne heure.
Cette dimension physique de la précarité alimentaire est invisible dans les statistiques classiques. Elle n'apparaît ni dans les taux de pauvreté monétaire, ni dans les chiffres de l'aide alimentaire. Elle se révèle dans les enquêtes de terrain, dans les témoignages collectés par les associations locales, dans les données d'usage des transports ruraux.
Les zones d'ombre : ce que nous ne savons pas encore
Il faut ici être honnête sur les limites de cet état des lieux. Les données locales sur la précarité alimentaire en Lot-et-Garonne sont fragmentaires. Nous disposons de chiffres de pauvreté monétaire (INSEE), de données d'aide alimentaire agrégées à l'échelle régionale, et d'analyses structurelles sur l'emploi agricole. Mais nous manquons :
De données territoriales fines sur les types d'alimentation effectivement consommée par les ménages précaires du département ;
De cartographie précise des déserts et zones de tension alimentaire au niveau communal ou intercommunal ;
De statistiques locales sur le non-recours à l'aide alimentaire et ses causes spécifiques dans le contexte rural lot-et-garonnais ;
D'une évaluation des initiatives existantes (jardins familiaux, épiceries solidaires, associations locales de distribution) et de leur couverture réelle du territoire.
Ces zones d'ombre ne sont pas une défaillance intellectuelle : elles reflètent un manque réel de données locales granulaires, que les outils statistiques nationaux ne comblent pas. C'est précisément l'une des raisons d'être de ce projet : construire, à partir du terrain, une connaissance que les grandes enquêtes nationales ne produisent pas.
Ce que ce projet va explorer
Cet état des lieux est un point de départ, non une conclusion. La précarité alimentaire en Lot-et-Garonne est réelle, structurelle, et sous-documentée. Elle touche des profils variés que la catégorie « pauvre » efface : le saisonnier qui récolte sans pouvoir acheter, la retraitée agricole qui arbitre entre le chauffage et la viande, le jeune rural sans permis, la famille monoparentale en bourg éloigné des grandes surfaces.
Les prochains articles de ce projet exploreront les réponses qui émergent — ou qui tardent à émerger. Les jardins nourriciers collectifs et familiaux, qui permettent à des ménages de produire une partie de leur alimentation et de recréer des liens sociaux autour de la terre. Les circuits courts et les dispositifs de vente directe à prix solidaire, qui pourraient réconcilier la richesse agricole du département avec les besoins de ses habitants les plus fragilisés. Les Projets Alimentaires de Territoire, qui permettent aux collectivités de construire une politique alimentaire locale — et dont le Lot-et-Garonne commence à se saisir, avec encore beaucoup de chemin à parcourir.
La question n'est pas de savoir si ce territoire a les ressources pour nourrir dignement tous ses habitants. Il les a, à l'évidence. La question est de savoir comment organiser l'accès à ces ressources pour ceux qui en sont aujourd'hui exclus — économiquement, physiquement, socialement. C'est un choix politique autant qu'un enjeu technique. Et c'est un choix qui reste, pour l'essentiel, à faire.
Sources
CRÉDOC, En forte hausse, la précarité alimentaire s'ajoute à d'autres fragilités, mai 2023 — credoc.fr
CRÉDOC, La précarité alimentaire, en hausse, est liée à moins de diversité dans l'alimentation, 2024 — credoc.fr
Vie-publique.fr, La précarité alimentaire touche jusqu'à 16 % de la population française, 2023
INSEE, Lot-et-Garonne, confluence de l'agriculture et de l'industrie, INSEE Analyses Nouvelle-Aquitaine n°108
Familles Rurales, Observatoire des prix de grande consommation 2023
Les Restos du Cœur, Chiffres clés et étude personnes accueillies 2023-2024
Fédération Française des Banques Alimentaires, Rapport d'activité 2023
PQN-A, Précarité et solidarité alimentaires en Nouvelle-Aquitaine
Géoconfluences (ENS Lyon), Désert alimentaire, glossaire
Code de l'action sociale et des familles, article L266-1 ; Sommet mondial de l'alimentation, Rome 1996 (FAO)